Mes ailes claquèrent soudain sèchement sous l’effet de la surprise. Je pilai net.
*C’est quoi ça ?
-
Ça se voit pas ? rétorqua la voix.
Je pensais pourtant que tu connaissais. Communément, on parle de champ de bataille.-Les anges sont censés êtres purs et immaculés…fis-je sombrement tandis que mon regard embrassait la désolation alentours. Ce ne devraient pas être des tueurs ou des guerriers.
-
Pas comme toi ?*
Sec et cassant ; il a raison. Je retins un soupir.
*Je ne devrais pas être là…
-
Pourquoi ça ? -On a déjà vu un assassin se réincarner en ange ? Non bien sûr que non. Je dois être une…erreur.
-
Je ne t’ai pas expliqué pourquoi toi et pas Jean-Paul II ou qui sais-je d’autre ? Tu es un être de lumière. Une lumière noire comme la nuit peut-être. Mais de lumière. Ton âme s’élève au dessus des autres, comme celle de tous ceux ici. Elle n’est pas pure…elle est parfaite. -C’est ça…*
Je n’en dis pas plus, et lui non plus. C’était de toute façon assez. Je jetai encore un regard alentour. La terre était labourée, retournée, avec une couleur ocre tirant sur le rouge foncé (la couleur du sang séché…), il n’y avait pourtant pas un seul corps. Mais des armes jonchaient le sol. Il y en avait de tout type, il y avait des épées et des sabres, des arcs et des arbalètes, mais aussi des arquebuses, voire des fusils.
C’était impressionnant et imposant. Il s’était passé quelque chose d’affreux, ici, et ça me gênait sans que je puisse définir comment. Je me baissai et ramassai un sabre fiché dans le sol, jusqu’à mi-lame. Une fois dans ma main je pus constater que la rouille avait entamé son fil en le rendant pitoyable.
Pourtant je fendis l’air devant moi, comme si je combattais des ennemis invisibles, et de fait je voyais vraiment des formes fantomatiques qui se mouvaient, frappaient d’estoc et de taille, j’entendais les bruits de la bataille, comme à travers n filtre.
Soudain je perçus un mouvement en périphérie de mon champ de vision, me retournai et tirai avant même de me rendre compte que j’avais tiré mon arme. Il y eut un mouvement effréné, un nuage de plus noires s’éleva et je vis un corbeau s’enfuir frénétiquement, cloué au sol, la moitié de l’aile droite arrachée.
Le guerrier armé d’une claymore et au regard assassin avait pour sa part disparu.
*Je deviens fou…*
Il n’y eut pas de réponse.
*D’ailleurs tu en es la preuve. Je suis fou, sinon je ne pourrais pas te parler…Tu
n’existes pas !*
Toujours pas de réponse.
-Putain réponds-moi ! m’emportai-je. Je préfère être fou que seul…
*
Si je n’existe pas, tu es à la fois fou et seul.-Oui, mais je ne suis pas au courant d’être seul, et c’est déjà ça. Partons d’ici, je n’aime pas cet endroit.*
Je jetai par terre le sabre que je tenais toujours de la main gauche et regardai la trainée de sang frai maculant le sol ocre. Le corbeau était effondré à une dizaine de mètres de là. J’eus un rire convulsif, qui sonnait désagréablement à l’oreille, en voyant ça, et m’en allai sans cesser d’émettre ce son étrange.
Je devenais vraiment fou…Et ce foutu corbeau, pourquoi m’avait-il attaqué ? M’avait-il attaqué ? J’avais vu un homme au regard fou et j’avais tué un corbeau qui passait trop prêt. Est-ce que le corbeau avait le regard fou ? Quand il y avait encore de la vie en lui.
Je battis des ailes.
*Je veux m’envoler.*
Encore.
*Je veux m’en aller.*
Encore.
*Je veux m’élancer vers les étoiles.*
Encore.
*Je veux quitter cette prison.*
Encore.
*Je veux quitter ce corps dégénéré.*
Encore.
*Je veux quitter cet esprit fou.*
Encore.
Et encore plusieurs fois, de plus en plus vite, je courus et bondis, battant frénétiquement des ailes, je crus un instant que j’allais y arriver. Le mouvement instinctif que je leur imprimais faisait qu’elles me gardèrent en l’air sur une vingtaine de mètres.
Et je m’effondrai.
Je roulai par terre et restai sans bouger, allongé sur le dos, haletant. Je tirai un de mes revolvers et mis le canon sombre contre ma bouche, le froid de l’acier sur mes dents me tira un frisson. C’était simple.
Je rangeai le revolver et me relevai. Je ne pouvais pas faire ça. Mais maintenant au moins une chose était claire, j’avais une araignée au plafond.
-Et arrête de me regarder ! criai-je en me retournant, tirant trois balles sur le fantôme au sourire narquois appuyé sur sa claymore. Tu es mort fous-moi la paix.
-Tu es mort aussi…entendis-je, pourtant il n’y avait plus personne là où j’avais tiré. Et en fait, je n’étais même pas sûr de l’avoir entendu.
Je m’en allai d’un pas rapide.
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L'heure de la faux a sonné
On n'arrête pas la grande horloge
Le vent divin l'a emporté
Pourtant cela t'interroge
N'as-tu rien à regretter ?